Menace ou défi : pourquoi votre stress de dirigeant dépend d'un regard lucide

Journal mental d'un préparateur — Article 6

Un projet que je pensais perdu d'avance

Création de jardin de grande envergure. Délais serrés, presque intenables. Pas le bon matériel. Et, ce que je croyais à ce moment-là, pas la bonne équipe.

Je revois ma tête devant le planning. « On ne va pas y arriver. »

Tout dans la situation criait la menace. Chaque obstacle confirmait que c'était trop. Je tournais le problème dans tous les sens, et plus je le tournais, plus il grossissait. C'est l'état dans lequel un dirigeant prend ses pires décisions : la rumination qui tourne, le sentiment d'être débordé avant même d'avoir commencé.

Et pourtant, on a livré dans les délais. Sans changer d'équipe. Ce qui a changé, ce n'est pas le projet. C'est la façon dont je le regardais.

Le stress ne vient pas de la situation

On croit tous que le stress vient de la situation. Le délai, le client difficile, la trésorerie tendue, la décision impossible. La situation serait stressante en soi.

C'est faux. Et c'est important de le comprendre, parce que tant qu'on croit ça, on se sent à la merci des événements.

Le stress n'est pas dans la situation. C'est un écart. L'écart entre ce que la situation vous demande et les ressources que vous croyez avoir pour y faire face.

Prenez deux dirigeants devant le même contrat à risque. L'un dort mal, rumine, perd ses moyens. L'autre avance, serein. La situation est identique. Ce qui change, c'est l'écart que chacun perçoit entre l'enjeu et ses propres ressources. Le stress vit dans cet écart, pas dans le contrat.

Et notez bien le mot : les ressources que vous croyez avoir. Pas celles que vous avez réellement. La plupart du temps, l'écart est gonflé par une mauvaise estimation. On surévalue l'enjeu et on sous-évalue ce qu'on est capable de mobiliser.

La même réalité, deux lectures

Face à une difficulté, votre cerveau fait une lecture. Toujours l'une des deux.

La lecture menace : « C'est dangereux. Je risque d'y perdre. Je ne vais pas y arriver. » Elle déclenche l'évitement, la rumination, le repli. Vous fuyez le problème ou vous vous figez devant.

La lecture défi : « C'est difficile, mais il y a quelque chose à aller chercher. » Elle déclenche l'action, l'engagement, la recherche de solutions.

Même réalité. Deux lectures. Et la bonne nouvelle, c'est qu'on peut passer de l'une à l'autre. La menace n'est pas une fatalité. C'est une lecture, et une lecture, ça se révise.

Mais attention à ce qui suit, parce que c'est là que la plupart des conseils se trompent.

On ne bascule pas en se motivant. On bascule en regardant en face.

On vous dira souvent : « voyez vos problèmes comme des défis ». Pensez positif. Gonflez-vous à bloc.

Ça ne marche pas. Se forcer à voir un défi quand on perçoit une menace, c'est se mentir. Et une partie de vous sait que vous vous mentez. La menace revient par la fenêtre.

La bascule ne se fait pas par la motivation. Elle se fait par la lucidité.

Concrètement, trois mouvements.

D'abord, recadrer l'enjeu réel. Posez-vous la vraie question : qu'est-ce qui arrive, concrètement, si on rate ? Pas le scénario catastrophe que la peur invente. Le résultat réel. Souvent, l'enjeu est sérieux mais pas vital. Et rien que de le voir à sa taille réelle dégonfle une partie de la menace.

Ensuite, lister vos ressources sur papier. Pas dans la tête, où elles restent floues et sous-estimées. Sur papier. Ce que je sais faire, ce que je peux faire, en combien de temps. Et, en face, ce qu'il me manque et que je dois trouver — une compétence, un homme, un outil. Cette liste transforme un nuage d'angoisse en plan d'action. L'écart se réduit, non pas parce que la situation a changé, mais parce que vous voyez enfin clair.

Pour faire ces deux mouvements, il faut une troisième chose. Du contrôle émotionnel. Et là, entendons-nous bien : le contrôle émotionnel, ce n'est pas occulter l'émotion. Ce n'est pas faire le dur, nier la peur, serrer les dents. C'est garder assez de recul, malgré l'émotion, pour porter un regard objectif sur la situation et sur soi. Savoir ce qu'on sait, et savoir ce qu'on ne sait pas. Avec un ego mesuré — ni écrasé, ni gonflé. C'est ce regard froid qui rend la lucidité possible.

Le problème de mon équipe, c'était moi

Revenons au projet.

Quand je me suis posé pour lister honnêtement les ressources, j'ai découvert quelque chose que mon ego n'avait pas envie de voir. Le problème de mon équipe, c'était moi.

Mon équipe n'était pas mauvaise. Je le croyais, parce que ça arrangeait ma lecture menace — c'est plus confortable d'accuser l'équipe que de se regarder. Mais en regardant en face, j'ai vu la vérité : je sais mener une équipe sur le terrain, à côté d'elle. Pas à distance, quand je suis en déplacement. Mon équipe n'avait pas besoin d'être remplacée. Elle avait besoin d'un meneur sur place.

Avec ce meneur, l'équipe était excellente. On a livré dans les délais. Et on l'a fait intelligemment : en pensant l'usage du matériel pour ménager l'effort des hommes, pas pour les faire brasser durement et inutilement.

La ressource manquante n'était pas celle que la menace me désignait. Ce n'est qu'en regardant froidement que je l'ai trouvée. La menace m'avait menti sur la nature même du problème.

Ce que ça change quand vous dirigez

Le contrat qui capote. L'associé qui veut partir. Le bras droit qui démissionne au pire moment. Le mois où la trésorerie ne suit plus.

Votre premier réflexe sera la lecture menace. C'est normal, c'est humain. Mais ne décidez rien dans cet état. C'est l'état où l'on brade un prix par peur, où l'on garde quelqu'un qu'il faut laisser partir, où l'on accuse l'équipe alors que le problème est ailleurs.

Avant de décider, faites les trois mouvements. Recadrez l'enjeu réel. Listez vos ressources sur papier. Et donnez-vous le contrôle émotionnel nécessaire pour vous regarder honnêtement — y compris quand la réponse, c'est que le problème, c'est vous.

Le stress ne disparaîtra pas. Il n'a pas à disparaître. Bien réglé, il vous prépare à l'effort, exactement comme avant une course. Mais il cessera de fausser votre lecture. Et une décision prise en mode défi ne ressemble jamais à une décision prise en mode menace.

La vraie question

La prochaine fois qu'une situation vous serre le ventre, ne vous demandez pas comment vous débarrasser du stress.

Demandez-vous : est-ce que je suis en train de lire une menace, ou un défi ? Et si c'est une menace : qu'est-ce que je n'ai pas encore regardé en face ?

La réponse est souvent inconfortable. C'est précisément pour ça qu'elle débloque.

— Laurent MOSSOTTO

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