Diriger dans la souffrance : pourquoi elle est devenue votre mode de fonctionnement normal
Journal mental d’un préparateur — Article 2

J’ai dirigé une entreprise. Et pendant longtemps, j’ai dirigé dans la souffrance.
Seul face aux décisions. La trésorerie qui se tend. La pression de devoir trancher sans visibilité, en sachant que tout le monde attend la réponse. Je vivais ça comme un état normal. Le prix à payer pour être à la tête de quelque chose.
Je me trompais.
Ce n’était pas le prix à payer. C’était une interprétation. Une couche que je rajoutais moi-même par-dessus une difficulté réelle. Et cette couche, je l’ai comprise des années plus tard — sur un sentier, à 100 kilomètres d’une ligne d’arrivée.
Il y a une phrase qu’on entend souvent : la douleur est inévitable, la souffrance est facultative.
On l’attribue souvent au Bouddha, peut-être à tort. Mais peu importe la source — la phrase décrit exactement ce qui se passe dans la tête d’un dirigeant sous pression.
La douleur de diriger est réelle. Décider sans savoir. Arbitrer entre deux mauvaises options. Porter une masse salariale quand le carnet de commandes est vide. Annoncer une mauvaise nouvelle à quelqu’un qui compte sur vous. Ça, c’est la douleur. Elle est inévitable. Elle fait partie du métier, comme la fatigue musculaire fait partie de l’endurance.
La souffrance, c’est autre chose. C’est l’interprétation que vous posez sur cette douleur. Le commentaire mental qui tourne par-dessus. « Je n’y arriverai pas. Je ne suis pas à la hauteur. Personne ne comprend ce que je traverse. »
La douleur vient de la situation. La souffrance vient de vous.
Et la plupart des dirigeants que j’accompagne ne le savent pas. Ils ont tellement vécu dans la souffrance qu’elle est devenue invisible. Un mode de fonctionnement normal. Alimentée par une croyance — « un vrai patron encaisse ». Par l’ego — « je dois tenir ». Par un stress qui ne redescend plus.
Le pire, c’est qu’on peut souffrir sans aucune douleur réelle.
Pas de signal physique. Pas de crise objective. Et pourtant, ça ronge.
Un CA loué sur le mois. Un contrat que vous pensiez signé et qui ne se signe pas. Une réunion où vous sentez que votre équipe ne vous entend pas. Aucun de ces événements ne vous blesse au sens propre. Mais chacun déclenche une cascade de pensées. « Si ce contrat capote, c’est le début de la fin. Si l’équipe ne suit plus, c’est que je dirige mal. »
C’est ce que j’appelle le brouillard de la souffrance.
Et ce brouillard a un effet concret : il fausse vos décisions. Vous ne décidez plus en fonction de ce qui est. Vous décidez en fonction de ce que vous craignez. Vous vous remettez en question au mauvais endroit, au mauvais moment. Vous bradez un prix par peur. Vous gardez un collaborateur qu’il faudrait laisser partir. Vous reportez une décision claire parce que le brouillard la rend confuse.
La douleur, au moins, vous renseigne. La souffrance, elle, vous aveugle.
Nice by UTMB 2025. Cent miles. Et un détail qui résume tout.
Au 100e kilomètre, un œdème se forme sous un ongle de pied. Il me reste 60 kilomètres et neuf heures de course. À chaque appui, en descente, c’est comme si on me martelait le pied. Pas une douleur diffuse — une décharge, à chaque pas, jusqu’à la ligne d’arrivée.
Douleur maximale. Signal clair. Et zéro souffrance.
Pas parce que je suis un dur. Pas par mérite. Mais parce que le travail était fait avant. Trois certitudes m’ont porté pendant ces neuf heures.
Je savais pourquoi j’étais là. Et ça ne s’est pas trouvé sur la ligne de départ. Ça s’est creusé avant.
Ce qui me porte sur cent miles, c'est une valeur simple : tenir la distance. Pas le chrono, pas la place. La capacité d'endurer, de rester dans la durée quand le corps demande à s'arrêter.
Cette valeur n'est pas tombée du ciel. Je l'ai creusée, vérifiée, dépouillée des raisons toutes faites qui ne tenaient pas. Ce que je viens chercher en montagne, c'est ça — et je suis en paix avec.
C'est ce qui fait toute la différence. Quand vous êtes en paix avec la raison qui vous fait endurer, la douleur ne vous menace plus. Elle confirme que vous êtes exactement là où vous avez choisi d'être. L'œdème qui martèle, le froid, la fatigue — ce ne sont plus des agressions. Ce sont les preuves que je tiens la distance. La douleur n'a plus de prise pour devenir souffrance.
Je savais que ça arriverait. L’ultra, c’est la certitude de rencontrer la fatigue, le froid, la faim, le manque de sommeil. La douleur n’était pas une surprise. Elle était au programme. On ne souffre pas de ce qu’on a anticipé. On souffre de ce qui nous prend par surprise.
Je savais comment la gérer. La douleur restait une information, jamais une menace. Vision périphérique, dissociation, phrases-parades, respiration. Et en amont, des semaines de cohérence cardiaque et de sophrologie pour réguler le stress et dormir des nuits pleines jusqu’au départ.
Courir 160 kilomètres sans souffrance ne veut pas dire ne pas avoir mal. J’ai eu mal, intensément, sur 60 kilomètres. Diriger sans souffrance ne veut pas dire que tout devient facile. La douleur de décider, d’arbitrer, de porter, elle reste.
Mais la performance ne se mesure pas qu’au chrono. Ni qu’au chiffre d’affaires. Elle se mesure à votre capacité à traverser les épreuves en restant lucide — sans laisser la souffrance fausser vos décisions.
Trouver ses raisons profondes pour diriger donne de la valeur à ce qu’on dirige.
Qu’est-ce qui vous porterait, vous, à travers vos 160 kilomètres ?
Le dirigeant qui souffre n’a pas fait ce travail avant.
Il découvre la douleur de diriger sans savoir vraiment pourquoi il est là. Sans avoir anticipé qu’elle viendrait. Sans outil pour la lire. Alors la douleur se transforme en souffrance, et la souffrance s’installe comme mode de fonctionnement.
Moi, dans ma boîte, c’était exactement ça. Je subissais la douleur de diriger sans le travail en amont. Seul, sous pression, je rajoutais une couche de souffrance sur chaque difficulté. Pas parce que la situation l’exigeait. Parce que je n’avais pas posé les trois certitudes.
Les mêmes que sur l’ultra valent pour la boîte.
Savoir pourquoi vous dirigez. Et là, méfiez-vous des réponses toutes faites. Beaucoup de patrons croient diriger pour la liberté, pour la réussite, pour transmettre. Mais quand on creuse, on tombe souvent sur des valeurs soufflées par le regard des autres : prouver quelque chose à un père, tenir un rang, ne pas avoir l’air de lâcher. Tant que vous encaissez la douleur de diriger au nom d’une raison qui n’est pas vraiment la vôtre, chaque difficulté devient une souffrance. Parce qu’au fond, vous ne savez plus pour quoi vous payez la facture. La vraie question n’est pas « est-ce que je tiens ? ». C’est « est-ce que je tiens pour quelque chose qui est à moi ? ».
Savoir que la douleur viendra. Les creux de trésorerie, les contrats perdus, les décisions impossibles font partie du métier, pas d’un échec personnel. On ne souffre pas de ce qu’on a anticipé. On souffre de ce qui nous prend par surprise.
Savoir comment la lire. Accueillir un mauvais mois comme une information, pas comme un verdict sur votre valeur. La douleur reste un signal — la souffrance, elle, fausse la lecture.
Ce n’est pas de la pensée positive. La douleur reste là, entière. C’est une façon de l’empêcher de devenir un brouillard qui vous fait décider à côté.
— Laurent MOSSOTTO
Vous dirigez depuis si longtemps dans la souffrance que vous ne la voyez plus ? Vous sentez que vos décisions sont prises dans le brouillard plus que dans la clarté ? On peut en parler 30 minutes, sans engagement.
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