Pourquoi vous dirigez : la question que la plupart des patrons n'osent pas se poser

Journal mental d'un préparateur — Article 3

Les chiffres étaient devenus ma religion

Pendant des années, j'ai dirigé en regardant les chiffres.

Le CA du mois. La marge. La trésorerie disponible. Le carnet de commandes. Je les consultais comme on consulte un oracle. Un bon chiffre, je respirais. Un mauvais, je me serrais. Ma journée, mon humeur, ma valeur — tout passait par là.

Les chiffres étaient devenus une religion. Et comme toute religion, ils ne se discutaient pas. On ne demande pas à un chiffre pourquoi il compte. Il compte, c'est tout.

Je me trompais. Et le jour où je l'ai compris, ma motivation s'est effondrée d'un coup.

 

Pourquoi on croit tous diriger pour les chiffres

C'est la croyance la plus répandue chez les dirigeants : on dirige pour la performance. Pour la croissance. Pour le résultat.

Cette croyance est confortable, et c'est pour ça qu'elle tient.

Le chiffre est mesurable. Il est clair. Il vous dit, chaque mois, si vous êtes un bon dirigeant ou pas. Pas d'ambiguïté, pas d'introspection. Vous ouvrez le tableau de bord, vous avez votre réponse.

Le chiffre est aussi validé par tout le monde autour de vous. Le banquier, l'expert-comptable, les confrères au déjeuner, le beau-frère qui demande « alors, ça marche la boîte ? ». Tout le monde parle le langage du chiffre. Personne ne vous demande pourquoi vous faites ce que vous faites.

Alors le chiffre devient la réponse par défaut. La raison apparente. Celle qu'on affiche parce qu'elle ne demande pas d'aller voir en dessous.

Voici ce que j'ai mis des années à voir.

 

Le problème : un chiffre n'est qu'un moyen

Un chiffre ne veut rien dire en soi. Un CA, c'est un moyen d'aller vers quelque chose. La vraie question n'est jamais « combien ». C'est « pour quoi ».

Moi, sans le savoir, je faisais du chiffre pour une seule raison : prouver à mon père que j'étais capable. Le CA n'était pas le but. C'était le moyen d'obtenir une phrase. Trois mots : « c'est bien ».

Et un jour, j'ai compris quelque chose qui a tout fait basculer.

Peu importe le chiffre que je réalisais, mon père était incapable de dire « c'est bien ».

Ce n'était pas une question de montant. Il n'y avait pas de seuil à atteindre. La validation que je cherchais n'arriverait jamais, quel que soit le CA. Le moyen — le chiffre — ne menait nulle part, parce que la fin — la reconnaissance — était inaccessible.

À partir de là, les chiffres ont perdu leur sens. Ma religion s'est écroulée. Et avec elle, ma motivation s'est évaporée. Pas en un jour. Lentement. Comme une raison qui s'use et qu'on ne remplace pas. Je continuais à diriger, mais à vide. Je faisais tourner la machine sans savoir pour quoi.

Sur un ultra, j'ai fait exactement la même erreur

Le sport m'a tendu le même piège, à l'identique.

UTCAM 2024, puis 2025. Je me suis perdu dans les chiffres. Le temps de passage. Le classement. Le résultat. Je courais en regardant le chrono comme je regardais mon CA — comme si la performance brute était la raison d'être là.

Sauf que ce n'est pas ça qui me fait courir. Je ne suis pas un coureur de résultat. Je suis un explorateur de processus. Ce qui me porte, c'est la maîtrise, l'apprentissage, la capacité de m'adapter et de résister. Tenir la distance. Ce sont mes vraies valeurs, et le chrono n'en est qu'un sous-produit.

Tant que je courais pour le chiffre, je me perdais. Le jour où je suis revenu à ce qui me porte vraiment, j'ai retrouvé la course — la même qui m'a permis, sur cent miles, de ne pas souffrir.

Le dirigeant qui court tombe souvent dans les deux pièges en même temps. Il pilote sa boîte au chiffre et sa course au chrono. Et il se demande pourquoi, dans les deux, il finit vidé.

Il a fallu que je retrouve de vraies valeurs personnelles — les miennes, pas celles héritées — pour réinvestir un projet avec de l'énergie.

C'est cette absence de raison vraie qui crée, à terme, la souffrance dont j'ai parlé ailleurs. La racine est ici.

Ce que c'est vraiment : votre raison est en dessous du chiffre

La vraie raison qui vous fait diriger n'est jamais le chiffre. Elle est en dessous.

Le chiffre sert quelque chose. Une liberté que vous voulez offrir aux vôtres. Une œuvre que vous voulez bâtir. Une preuve que vous vous faites à vous-même. Une équipe que vous voulez emmener quelque part. Le problème n'est pas d'avoir une raison sous le chiffre. Le problème, c'est de ne pas savoir laquelle — ou de diriger pour une raison qui n'est plus la vôtre.

Parce qu'une raison, ça s'use.

C'est ce que personne ne vous dit. Vous pouvez avoir dirigé pendant dix ans pour une raison solide, et qu'elle se vide en silence. Comme la mienne s'est vidée le jour où j'ai compris que la reconnaissance de mon père n'arriverait jamais. La motivation ne s'effondre pas parce que vous êtes faible. Elle s'effondre parce que le carburant qui vous portait n'existe plus, et que vous ne vous en êtes pas rendu compte.

Un dirigeant qui se vide ne manque pas de discipline. Il manque de raison.

Comment commencer à creuser

La méthode est simple. Elle tient en un mot, répété : pourquoi.

Vous demandez : pourquoi je dirige ? La première réponse est presque toujours toute faite. « Pour ma famille. » « Pour la sécurité. » Ce sont de bonnes réponses, mais ce sont des surfaces.

Alors vous recreusez. Pourquoi est-ce important pour moi, d'assurer la sécurité des miens ? Et la réponse à cette question, vous la reprenez à son tour. Pourquoi est-ce que ça compte autant ? De pourquoi en pourquoi, vous descendez. À un moment, vous touchez quelque chose qui ne se justifie plus par autre chose. Une valeur nue. C'est votre vraie raison.

Mais un avertissement, parce que je refuse de vous vendre une recette miracle.

Ce travail ne se fait pas à froid. Pas le premier jour. Pas en remplissant un questionnaire un soir de fatigue. Pour descendre jusqu'à une vraie valeur, il faut un climat de sécurité et de confiance — avec soi-même, ou avec quelqu'un en face. Sinon, on s'arrête à la première réponse présentable et on se ment poliment.

C'est d'ailleurs pour ça que la plupart des patrons ne se posent jamais la question. Pas parce qu'elle est inutile. Parce qu'elle fait peur. Descendre risque de révéler qu'on dirige depuis des années pour une raison qui ne tient plus.

Mais c'est exactement ce qu'il faut savoir. Le plus tôt possible.

La question

Vous regardez vos chiffres tous les jours. Vous savez où vous en êtes au centime près.

Posez-vous l'autre question, celle qu'aucun tableau de bord n'affiche : pour quoi est-ce que je fais tout ça ?

Si la réponse vient vite et qu'elle vous tient chaud, vous avez de la chance. Gardez-la, vérifiez de temps en temps qu'elle ne s'use pas. Si elle ne vient pas — ou si elle sonne creux — ce n'est pas un détail. C'est probablement la chose la plus importante à régler dans votre direction, avant même le prochain chiffre.

— Laurent MOSSOTTO

Vous dirigez depuis longtemps mais vous ne savez plus très bien pour quoi ? Votre motivation s'est émoussée sans que vous compreniez pourquoi ? C'est précisément le genre de chose qu'on peut creuser ensemble, dans un cadre où il est possible d'être honnête.