Le stress est le sel de la vie : pourquoi vouloir le supprimer est une erreur de dirigeant
Journal mental d’un préparateur — Article 4
On vous a vendu une idée fausse
On vous répète qu’il faudrait éliminer le stress. Ne plus jamais stresser. Atteindre une forme de calme permanent où rien ne vous atteint.
Le stress serait l’ennemi. Le signe que quelque chose ne va pas. Une faiblesse à corriger.
C’est faux. Et tant que vous chercherez à supprimer votre stress, vous vous battrez contre un allié en croyant combattre un adversaire.
Sur une ligne de départ, mon cœur bat sans que je bouge
Avant chaque ultra, je ressens du stress. À chaque fois.
Sur la ligne de départ, ma fréquence cardiaque est plus haute que la normale, alors que je n’ai encore produit aucun effort. Il y a de l’excitation. Il y a de la peur. Il y a tout un organisme qui sait qu’il va se lancer dans une épreuve peu commune — difficile, longue, avec des moments où l’envie d’abandonner sera bien présente.
Ce stress, je n’ai aucune envie de le supprimer. Il est nécessaire.
Il est là parce que je me lance dans quelque chose que je n’ai pas envie de rater. Mon corps se prépare. Il monte en régime, exactement quand il le faut. Si je ne ressentais rien sur cette ligne, ce ne serait pas un signe de force. Ce serait le signe que la course ne compte pas pour moi.
Le stress, ici, n’est pas un problème. C’est du carburant.
Le stress, c’est le sel de la vie
L’idée — souvent attribuée à Hans Selye, l’un des premiers à avoir étudié le stress sur le plan biologique — est simple : le stress, c’est le sel de la vie.
L’image est juste. Le sel ne se mange pas seul, mais sans lui, tout est fade. Le stress, c’est l’exhausteur de goût de l’existence. Ce qui donne du relief aux moments qui comptent.
Posez-vous la question, en tant que dirigeant : pourquoi avez-vous monté votre entreprise ? Pourquoi vous infligez-vous des décisions difficiles, des risques, des nuits courtes avant un rendez-vous décisif ? Pas pour le confort. Vous auriez pu rester salarié au chaud. Vous l’avez fait parce que vous cherchiez quelque chose qui met en jeu. Un défi.
Et un défi sans stress, ça n’existe pas. C’est même le contraire qu’il faudrait craindre : le jour où plus rien ne vous fait ni chaud ni froid dans votre entreprise, ce n’est pas la sérénité. C’est le désengagement.
Le vrai problème n’est pas le stress. C’est sa cohérence.
Si le stress n’est pas l’ennemi, alors quel est le problème ?
Le problème, ce n’est jamais le stress en lui-même. C’est sa cohérence avec la situation.
Un stress cohérent, c’est un stress qui colle à la réalité du moment. Sur ma ligne de départ, le stress est cohérent : je suis vraiment sur le point de vivre une épreuve difficile. Mon corps a raison de se préparer. Le stress est au bon moment, à la bonne intensité, pour la bonne raison.
Un stress incohérent, c’est autre chose. C’est une peur décalée — une alarme qui sonne alors qu’il n’y a pas de danger réel, ici et maintenant. C’est ce qu’on appelle l’anxiété. Le corps se met en état d’alerte pour une menace qui n’est pas là, ou pas encore là, ou pas à cette intensité.
La question n’est donc jamais « est-ce que je stresse trop ? ». C’est : est-ce que ce stress est cohérent avec ce que je vis vraiment, à cet instant ? Un même niveau de stress peut être parfaitement utile à une heure du départ d’une course, et complètement déplacé trois semaines avant, un soir, dans votre lit.
Quand le stress ne redescend plus
C’est là que ça devient un vrai sujet pour un dirigeant.
Quand vous dirigez, il arrive que le stress ne redescende plus. Le soir, le week-end, en vacances. Il vous empêche de dormir. Vous vous réveillez à trois heures avec l’impression de ne pas en avoir assez fait dans la journée. Vous êtes persuadé que l’enjeu du moment est capital, vital, alors qu’il ne l’est pas tant que ça.
Ce stress-là n’est plus cohérent. Il n’est plus le sel qui prépare à l’effort. Il est devenu une alarme qui ne s’éteint plus.
Et il a un coût concret. Il rogne votre capacité à décider et à agir — les deux choses dont un dirigeant a le plus besoin. On ne décide pas bien le ventre noué à trois heures du matin.
Le sommeil est souvent le premier signal. Quand le sommeil se dégrade durablement, ce n’est pas un détail à corriger avec une tisane. C’est une information. Un mauvais sommeil vient souvent de quelqu’un qui ne se sent pas en sécurité. Et ne pas se sentir en sécurité, c’est se sentir menacé en permanence. Vous n’êtes plus dans le défi. Vous êtes passé du côté de la menace, et vous y êtes resté.
Si c’est votre cas en ce moment, ce n’est pas une faiblesse de caractère. C’est un signal à écouter, pas à faire taire en serrant les dents.
Réguler, ce n’est ni supprimer ni subir
Ce qu’on cherche, donc, ce n’est pas à supprimer le stress. Ce serait se couper de ce qui vous rend vivant et engagé dans votre métier.
Ce n’est pas non plus le subir. Laisser l’alarme sonner jour et nuit jusqu’à l’épuisement n’a rien d’héroïque.
Ce qu’on cherche, c’est à le réguler. Le remettre dans sa cohérence. Garder le stress qui prépare, qui aiguise, qui donne du relief aux moments importants. Et désamorcer celui qui sonne à vide, qui vous tient éveillé, qui transforme chaque journée en menace permanente.
La question à vous poser ce soir
Réguler le stress, ce n’est pas le faire disparaître. C’est lui rendre sa juste place : intense quand l’instant l’exige, silencieux quand il n’a rien à faire là.
Ne vous demandez plus comment ne plus jamais stresser. C’est la mauvaise question, et elle vous épuise.
Demandez-vous plutôt : mon stress, là, maintenant, est-il cohérent avec ce que je vis vraiment ?
S’il l’est, laissez-le faire son travail. Il vous prépare. S’il ne l’est pas — s’il sonne dans le vide, s’il vous réveille la nuit pour un enjeu qui n’est pas vital — alors ce n’est plus du sel. C’est une alarme. Et une alarme, ça se traite. Pas en l’ignorant. En allant voir ce qu’elle signale vraiment.
— Laurent MOSSOTTO
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